Flexibilité : le nouveau visage du marché de l’emploi en Allemagne

27.01.2012

Janvier 2005. Il fait froid et l’Allemagne a le moral au plus bas. Le marché de l’emploi touche le fond : pour la première fois, le pays compte plus de cinq millions de chômeurs, soit 12,1 % des actifs. Ce ne sont pas les réformes en cours qui vont réchauffer l’ambiance : le 1er janvier est entrée en vigueur la loi « Hartz IV », le quatrième volet d’un vaste paquet législatif d’assouplissement du marché du travail, qui réduit de manière drastique l’indemnisation du chômage de longue durée. Dans la rue, la colère gronde.

Janvier 2012. Sept ans plus tard, les souvenirs de ce difficile hiver paraissent presque irréels. Le marché de l’emploi affiche une santé insolente au regard des évolutions économiques européenne et mondiale : le nombre de demandeurs d’emploi (2,78 millions) et le taux de chômage (6,6 %) ont été divisés par deux. Certaines régions connaissent le plein emploi. La main-d’œuvre qualifiée est de plus en plus difficile à trouver. L’année 2011 vient de s’achever, malgré la crise, sur une croissance de 3 %. Rassérénés, les Allemands se sont même remis à consommer.

Que s’est-il passé ? Il est, bien entendu, impossible d’énumérer tous les facteurs qui ont contribué à ce sursaut. Mais de nombreux spécialistes s’accordent au moins sur un point : la transformation du marché du travail a été l’un des éléments clés de ce retournement. Autrefois réputé « rigide », le marché du travail allemand a pris de manière accélérée le tournant de la « flexibilité » avec les réformes Hartz. Il a ainsi entériné une évolution initiée dès le début des années 1990 avec l’appui des pouvoirs publics.

Kurzarbeit, une formule gagnante face à la récession

Ce nouveau visage, le marché du travail allemand l’a révélé lors de la récession de 2009. Malgré un produit intérieur brut (PIB) en chute libre (- 5,1 %), le taux de chômage a peu monté. L’explication tient en un « mot magique » : Kurzarbeit. Ce dispositif de chômage partiel a permis aux entreprises de s’adapter temporairement à la baisse d’activité sans perdre leur savoir-faire. Elles ont simplement réduit le temps de travail de leurs salariés pendant la phase de moindre activité. La perte de salaire était compensée par l’État. Cette flexibilité a permis de sauver des centaines de milliers d’emplois. Et les entreprises ont pu saisir le vent de la reprise dès la première brise.

La multiplication des emplois « atypiques »

Mais la flexibilité accrue du marché du travail allemand s’est surtout traduite par la multiplication des emplois dits « atypiques ». Sous ce terme, les économistes rangent les emplois qui ne correspondent pas au contrat à durée indéterminée (CDI) classique pour un emploi à plein temps. C’est-à-dire les différentes formes d’emplois à temps partiel, en intérim, en contrat à durée déterminée (CDD), à domicile ou encore à bas salaire exonérés de charges (« mini-jobs » et « midi-jobs »).

Selon l’Office fédéral des statistiques (destatis), 7,84 millions de personnes occupaient, en 2010, un emploi atypique en Allemagne. Cette année-là, ces emplois ont même représenté 75 % des créations. Ils croissent en moyenne plus vite (+ 1,5 % entre 2008 et 2010) que les emplois traditionnels (+ 0,6 % sur la même période). Mais les chiffres cachent des disparités. En effet, en 2010, l’emploi traditionnel a progressé plus vite que les emplois atypiques pour les femmes.

Temps partiel : hommes et femmes inégaux

Le temps partiel et les CDD sont les formes les plus utilisées par les employeurs pour ajuster leur personnel aux fluctuations de l’activité. Le premier est en progression constante depuis le début des années 1990. En 2010, il a représenté à lui seul plus de la moitié des créations d’emplois (57 %) et battu un record absolu (742 000 salariés), selon destatis. Les CDD, eux, ont représenté 38 % des créations d’emploi en 2010.

Selon une récente étude de l’Institut de recherche sur le marché du travail et les professions (IAB), le temps partiel concerne davantage les femmes que les hommes : en 2010, 52,1 % des femmes travaillaient à temps partiel, contre 17,6 % des hommes. Il s’agit, la plupart du temps, de femmes qui élèvent leurs enfants ou qui s’occupent de leurs parents âgés. Chez les hommes, le temps partiel concerne, à l’inverse, les plus jeunes (étudiants) ou les plus âgés (départ à la retraite progressif). Il faut toutefois noter qu’à long terme, l’accès des femmes au marché du travail a accru le temps partiel des hommes : de 1991 à 2010, leur volume annuel de travail s’est réduit de 13,7 %, tandis que celui des femmes a augmenté de 4 %.

Ce temps partiel est parfois subi, notamment chez les personnes les moins qualifiées. Ainsi, selon l’IAB, 19 % disent avoir accepté un emploi à temps partiel faute d’en avoir trouvé un à temps plein (contre 6 % en 1991). Les femmes voudraient en moyenne travailler 2,5 heures de plus par semaine, soit 32 heures au total. Pour l’IAB, cela signifie que le marché du travail n’exploite pas pleinement le potentiel que représente la main-d’œuvre féminine. C’est un problème à l’heure où l’Allemagne connaît une pénurie de main-d’œuvre qualifiée.

Les contrats à durée déterminée et l’intérim représentent un autre versant de la montée des emplois atypiques. Depuis vingt ans, la durée maximale des CDD a été relevée plusieurs fois pour atteindre deux ans. Quant à l’intérim, il est sous les feux de l’actualité de manière récurrente pour des raisons salariales. La différence de rémunération avec les salariés en CDI a conduit à l’instauration du principe de l’« equal pay » (à travail identique, rémunération identique). L’intérim, très apprécié des entreprises comme outil de flexibilité, est aussi devenu, pour certains salariés, la porte d’entrée vers un emploi traditionnel.

Et les salaires ?

Enfin, l’émergence de formes d’emplois atypiques, qu’ils soient à temps partiel, en intérim ou en CDD, s’est accompagnée d’un autre phénomène : l’expansion des emplois à bas salaires. Selon une étude de l’IAB publiée en 2011, la proportion de salariés exerçant une activité à temps complet, pleinement soumise aux charges mais à bas salaire, a augmenté dans presque toutes les catégories de métiers et dans presque tous les secteurs économiques entre 1999 et 2010. En 2010, 4,7 millions de personnes (soit 22,8 % des quelque 20,8 millions de salariés pleinement soumis aux charges sociales) possédaient ainsi un niveau de rémunération inférieur aux deux tiers du salaire médian, c’est-à-dire inférieur à 1 802 euros brut par mois.

À ces chiffres, il faut, en outre, ajouter les personnes exerçant un emploi qui bénéficie d’une exonération totale de charges sociales (« mini-job » à moins de 400 euros par mois) ou partielle (« midi-job » rémunéré de 400 à 800 euros par mois).

Selon l’IAB, l’expansion des emplois à bas salaire est un « phénomène durable » qui accompagne la tertiarisation de l’économie. Elle touche surtout certaines catégories : les femmes, les jeunes et les personnes peu qualifiées. Et elle est beaucoup plus présente dans certains secteurs (hôtellerie-restauration) que dans d’autres, où les bas salaires sont très rares (administration, énergie). Enfin, la hausse n’a pas été régulière : elle a été continue de 1999 à 2007, puis a stagné en 2008 et 2009, avant de reprendre en 2010. Elle a été très rapide à l’Est de 1999 à 2003, avant de stagner depuis 2005. À l’Ouest, elle a surtout augmenté de 2003 à 2006.

Flexibilité = précarité ?

Faut-il en conclure que la conversion du marché du travail allemand a un versant sombre : la précarisation ? Selon Berndt Keller et Hartmut Seifert (Aus Politik und Zeitgeschichte, 27/ 2009), tous les emplois atypiques ne sont pas synonymes de précarité. Ils peuvent offrir un choix bienvenu aux entreprises comme aux salarié(e)s, voire un marchepied vers l’emploi classique. Mais il est vrai aussi qu’ils comportent parfois un risque accru de discrimination pour les actifs qui les occupent, que ce soit en termes de salaire, de promotion ou de formation. Et ce faisant, ils peuvent enfermer les actifs concernés dans un « cercle vicieux », où les emplois de mauvaise qualité alternent avec les périodes de chômage.

AL

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Flexibilité : le nouveau visage du marché de l’emploi en Allemagne

Place à la flexibilité : de plus en plus d'emplois "atypiques" en Allemagne (© dpa/pa)